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Un destin dans la guerre : Achille Moutenot (2e partie)

Nous avons quitté Achille, mon arrière-grand-père, le 18 janvier 1916. Voici le récit des événements qui conduisent à sa mort le 18 avril 1917 au cours de l’offensive voulue par Nivelle. Ce texte est extrait de mon livre à paraître sur l’histoire de ma famille pendant la Grande Guerre « Les Moutenot-Favre, une famille meldoise en enfer ».

L’attaque du 24 janvier 1917 à La Neuville

C’est probablement au cours d’un important coup de main lancé par les Allemands, 186 I.R., sur le front du 3ème bataillon qu’Achille a vécu son baptême du feu. Le 24 janvier, de 9h du matin à 15h45, un bombardement par Minenwerfer de tout calibre s’abat sur les ouvrages « Madagascar » et « Maroc », respectivement tenus par les 9ème et 11ème compagnies. A 17h25, profitant de la fumée de leur barrage d’artillerie et de la poussière intense qui cachent leur progression les Allemands passent à l’assaut de l’ouvrage de « Madagascar ». L’ouvrage et ses abords sont bouleversés par les tirs d’artillerie. Des détachements allemands s’installent dans l’ouvrage et tentent de poursuivre leur avance mais ils sont stoppés par une contre-attaque de la 9ème compagnie. A 17h30, les Allemands parviennent dans les mêmes conditions à conquérir l’ouvrage  « Maroc » mais là encore leur progression ne peut aller plus loin grâce à la résistance opiniâtre des hommes de la 11ème compagnie.

A 17h40, des renforts parviennent sur la ligne de front et à 18h30 une contre-attaque est lancée avec l’appui d’un barrage d’artillerie pour reprendre les deux ouvrages. Une heure plus tard, les Allemands sont définitivement repoussés et ce qui reste des ouvrages est reconquis. La violence de l’assaut à surpris les hommes du 82ème RI mais l’attaque allemande n’était rien d’autre qu’un coup de main très bien monté et soutenu correctement par l’artillerie. Comment Achille a-t-il vécu cette première expérience du feu en tant que combattant, c’est tout simplement impossible de le dire puisqu’il n’existe aucune carte postale dans la collection après le 18 janvier. Etait-il dans les deux compagnies attaquées ou dans la 10ème compagnie alors en réserve. A-t-il participé à la contre-attaque pour reprendre les ouvrages. Je ne peux rien affirmer avec certitude, mais il est évident que cette journée a été sa première journée de combats. Après cet épisode marquant et jusqu’à la fin mars, le régiment va cantonner dans les environs de Reims et participer à des manœuvres préparatoires à l’offensive Nivelle notamment à Ville-en-Tardenois à la mi-février.

L’offensive Nivelle

A partir du 2 avril, les positions ne changent plus. Le 82ème RI est prêt à participer à l’offensive qui, selon Nivelle, doit enfin tout emporter et faire triompher les armées alliées. Le 10, il quitte les cantonnements de Coémy, Bouvancourt et Baslieux-lès- Chatillon au nord-est de Reims. Le 11, le 1er bataillon s’installe en première ligne dans le secteur de la Miette. La préparation d’artillerie de l’offensive débute le jour même par un pilonnage intensif des positions allemandes. Dans la nuit du 13 au 14, des patrouilles sont envoyées pour « tâter » les défenses allemandes tandis que des éléments du 1er bataillon commencent à ouvrir des brèches dans les réseaux de barbelés. Le travail se poursuit la nuit suivante tandis que dans la journée du 15 avril, les 2ème et 3ème bataillons (Achille fait partie du 3ème bataillon) prennent eux aussi place sur le front d’attaque de la division en occupant les ouvrages « Jeanne d’Arc », « Arles » et « Carrières de Lorraine ».

Croquis représentant la partie sud du dispositif d’attaque français le 15 avril au soir.

Le 15 au soir, les bataillons s’installent dans les parallèles de départ dans la configuration suivante :

Le 1er et le 3ème sont au nord de la Miette tandis que le 2ème reste au sud de la rivière. Achille a-t-il pu observer l’arrivée des chars de combats qui vont s’élancer à l’assaut de Juvincourt avec sa division ? C’est fort probable. Il faut imaginer que pour Achille, cette nuit du 15 au 16 avril est sa première veillée en tant que fantassin avant un assaut majeur. Même si cela fait presque trois ans qu’il est mobilisé, la vie des troupes de soutien n’a rien à voir avec le monde sanglant des biffins. Certes, l’attaque allemande du 24 janvier lui a donné un aperçu des combats, rien n’est comparable à une offensive de grande envergure. Enfin, même si Achille a transporté des blessés parfois dans un sale état aux dires d’Augustine il n’a jamais encore ressenti l’angoisse de l’attente pendant de longues heures tapis au fond de la tranchée du coup de sifflet strident des officiers.

Il ne connaît pas non plus l’enfer assourdissant des préparations d’artillerie censées écraser les positions ennemies avant l’offensive. Je l’imagine pourtant là, dans la tranchée rendue boueuse par la neige tombée ces derniers jours. J’imagine que toutes ses pensées sont pour mon arrière-grand-mère et les filles, dont ma grand-mère Marguerite, ses parents aussi probablement. Je l’imagine pestant ou ironisant dans sa barbe contre la folie meurtrière et aveugle de la guerre. Augustine a toujours dit à mon père, qu’Achille n’était pas un va-t-en-guerre et qu’au cours de ses rares permissions il mentionnait toujours l’humanité des Allemands qui souffraient comme les nôtres et qu’ils respectaient. Avait-il une photo d’Augustine, ou des filles, à embrasser avant l’assaut ? Je le crois possible comme tant de combattants dans ces instants-là. Je ne sais pas s’il était croyant, s’il a pris le temps de réciter une courte prière ou si la guerre avait balayé toutes ses espérances dans la transcendance. Qui était avec lui à ses côtés ? Son camarade de Meaux ? Avait-il eu le temps de lier amitié avec ses nouveaux camarades ? L’eau de vie a-t-elle circulé entre les hommes pour gonfler artificiellement le moral ? Autant de questions qui resteront sans réponse faute de témoignage mais qui restent pertinentes dans cette situation unique. Puis vint le matin du 16 avril…

Pour le récit de la bataille qui commence, je laisse la parole au J.M.O. :

« A 6 heures, le bataillon (NDLA : le 3ème) s’élance en avant des parallèles. Les hommes marchent avec un entrain admirable ; certaines sections vont même trop vite, elles vont donner dans le barrage roulant de 75 et même le dépassent. Le commandant du bataillon doit modérer leur progression. Le bataillon franchit la route 44. Il reçoit des balles de mitrailleuses venant du Bois des Boches et du Bois entaillé ; tirs heureusement trop haut. Une grande partie du 2ème bataillon du 4ème RI dévie de sa direction, et submerge complétement les compagnies de première ligne et la compagnie de soutien ; des fractions du 4ème RI vont jusqu’au boyau de Tirpitz et même au-delà. La tranchée nouvelle est franchie sans arrêt ; à ce moment, deux avions boches, qui nous survolent depuis le départ, descendent très bas et mitraillent les unités. A 6h30, arrêt prescrit au bataillon sur la ligne entre Bois Carreau et tranchée Von Hirsch, jalonnement prévu de la ligne. Des Allemands qui s’enfuient à toutes jambes des tranchées Von Hirsch sont tirés par notre première vague. Un peu avant, le lieutenant Baudin, commandant la 10ème compagnie, avait fait prévenir le chef de bataillon que sa progression était un peu gênée par des mitrailleuses dans l’ancien moulin. […] A 7h, le barrage s’éloignant, le mouvement en avant est repris. A 7h15, les tranchées Von Hirsch sont atteintes et traversées par les compagnies de première ligne. Progression sur la tranchée « Courtine-Ancien Moulin-1399 ».

A 7h40, traversée de cette tranchée par les sections d’assaut, qui se portent vers la tranchée de doublement. Cette deuxième position est intacte, ainsi que les nombreux blockhaus de mitrailleuses et les casemates situées en arrière. Le bataillon essuie des feux croisés ; grosses pertes. Néanmoins la progression continue par les boyaux. Les sections d’assaut ont cependant atteint la dernière tranchée avant Juvincourt. Les sections de renfort sont dans la 2ème tranchée. Le nettoyage se fait. La 11ème compagnie (soutien) arrive à 1399 et abords. A droite le lieutenant Reig est tué, le sous-lieutenant Renard prend le commandement de la 9ème compagnie. A gauche la 10ème compagnie pousse une section (sous-lieutenant Cambier) à l’ancien Moulin ; elle y parvient, le sous-lieutenant est blessé mais reste. La section Cambier dépasse l’ancien Moulin, elle a la liaison avec le 4ème d’infanterie. Le lieutenant Baudin avec une fraction de sa compagnie pousse jusqu’à la casemate 1602 ; il y est tué, ainsi que la plupart des hommes qui l’accompagnaient. Le sous-lieutenant Cambier quoique blessé, prend le commandement de la 10ème Cie. Le bataillon s’organise dans les deux tranchées sud de Juvincourt, ne pouvant progresser plus loin par suite des mitrailleuses et des obus tirés à courte distance. Il est environ 8h30.

Vers 9h des troupes allemandes sont aperçues descendant les pentes nord de Juvincourt ; elles débouchent ensuite de Juvincourt vers le 1er bataillon, et la contre-attaque se dessine nettement. Le tir de barrage est demandé par fusées, signaux optiques et coureurs. Notre artillerie est complétement silencieuse et persiste dans cette attitude. Le bataillon n’a plus de grenades, tout a été dans la progression, il reste un petit nombre de cartouches de fusil et de mitrailleuses : le chef de bataillon la ligne par la 11ème Cie ; ses mitrailleuses et ses fusils mitrailleurs se mettent en surveillance, ne pouvant encore tirer, un angle mort d’où vont surgir les Allemands se trouvant devant la première ligne. A plusieurs reprises ils essaient d’en sortir pour attaquer de front ; notre feu sans arrêt les oblige à disparaître. Quelques minutes après, le chef de bataillon n’a plus de cartouches d’infanterie ; il reste 3 boîtes de cartouches de mitrailleuses et pas de grenades. Pendant que l’ennemi envoie de nombreux pétards sur la ligne, le commandant du 3ème bataillon apprend qu’il n’a plus de liaison à gauche avec le 4ème Régiment d’Infanterie, et d’autre part, il remarque un filtrage ennemi sur sa droite et sur sa gauche.  Le chef de bataillon donne directement l’ordre au sous-lieutenant Orly de la 3ème Cie de mitrailleuses d’aller établir un échelon de feu à la jonction du boyau 1399 et de Von Hirsch nord en emportant les trois uniques caisses de cartouches qui lui restaient. A 9h45, le sachant en place, il donne un ordre de repli, repli qui s’exécute en ordre ; il a la conviction qu’aucun homme indemne de son bataillon n’est resté aux mains de l’ennemi. A la tranchée nord Von Hirsch, le chef de bataillon donne immédiatement l’ordre de s’organiser ; un barrage est fait dans le boyau, la tranchée est retournée, aménagée, il y installe son PC dans un trou d’obus derrière cette tranchée.

A partir de cette instant, l’ensemble du régiment (le 2ème bataillon vient soutenir le 1er et le 3ème sur les positions conquises) est en posture défensive sur les objectifs qu’il devait atteindre et doit faire face à de nombreuses contre-attaques allemandes jusqu’à la fin de la journée. Malgré les problèmes de munitions en fin de matinée, aucune tentative allemande n’aboutit même si, un temps, la première ligne flotte. Une contre-attaque lancée au clairon et à la baïonnette repousse définitivement l’ennemi pour la journée. Dans quel état se trouve Achille après 3h de combat ? A-t-il ouvert le feu sur un soldat allemand ? A-t-il combattu à la grenade, au corps-à-corps ? Nul ne le sait. Il doit certainement être épuisé, vidé par le chaos indescriptible qu’il vient de traverser. Combien de copains a-t-il laissé sur le carreau pour atteindre les abords de Juvincourt ? Le J.M.O ne le mentionne malheureusement pas. A-t-il assisté à distance à l’hécatombe parmi les chars du commandant Bossut qui ont attaqué à droite de La Miette. Il a probablement perçu l’explosion de nombre d’entre eux sous les coups précis de l’artillerie allemande. Au moins doit-il être soulagé d’être vivant même au milieu de cet enfer. Imaginons un instant l’état de la tranchée allemande où gisent les cadavres allemands anonymes mêlés aux corps encore chauds des copains avec lesquels on riait à peine trois heures auparavant. L’atmosphère humide saturée par l’odeur suffocante provoquée par le barrage d’artillerie. La nuit du 16 au 17 se passe dans le calme et les hommes tentent de se reposer tandis que les unités sont réorganisées. Le 3ème bataillon en profite pour constituer une compagnie de réserve ad hoc pour parer toute attaque allemande. La journée du 17 n’est marquée par aucun incident majeur tout comme la nuit du 17 au 18. Le régiment est bien installé en profondeur et tient solidement la position conquise le 16.

Le 18 avril, les feux de l’artillerie allemande se font plus précis et plus denses. Vers 14h, les Allemands tentent de contre-attaquer avec environ 3 bataillons sur le secteur principalement tenu par les hommes du 151ème RI au sud-est de Juvincourt sur la cote 78. Les mitrailleuses du 1er bataillon soutiennent avec succès la défense des fantassins du 151ème RI. En fin de journée, la 10ème DI ayant occupé le Bois en L, le régiment doit passer à l’assaut à la grenade sur les points 1399 (3ème bataillon) et 1700 (1er bataillon) et l’ouvrage 2197. A 17h30, malgré l’appui d’un barrage d’artillerie, la progression du 1er bataillon est limitée et le point 1700 n’est occupé que temporairement. Le 3ème bataillon quant à lui s’efforce de progresser vers le point 1399 malgré le feu nourri des mitrailleuses allemandes et l’absence de soutien sur sa gauche du 113ème RI qui ne bouge pas de ses positions de départ. Les pertes sont sensibles et l’assaut doit être interrompu par le chef de bataillon qui organise sa position en aménageant des boyaux d’accès.

Détail de la 2e ligne allemande où sont clairement mentionnés les points d’appui « 1399 » et « 1602 » lieux des combats du 3e bataillon.

Selon le témoignage d’un de ses camarades venu visiter mon arrière-grand-mère Augustine, Achille a été touché d’une balle en plein front alors qu’il observait les positions allemandes quelques minutes avant cette dernière tentative d’assaut sur le point 1399. Ce camarade aurait alors eu le temps de prendre ses plaques d’identification et sa montre pour les ramener à Augustine. Le corps d’Achille a alors été abandonné dans la tranchée qui fut, toujours aux dires de ce camarade, reprise un peu plus tard (alors que le régiment a été relevé par le 76ème RI) par les Allemands interdisant toute inhumation ultérieure de mon arrière-grand-père. J’ai longtemps cru que ce témoignage était digne de confiance et je l’ai accepté sans me poser de question. Aujourd’hui, je reste dubitatif car les positions conquises ce jour-là ne seront pas reprises par les Allemands, même après l’installation du 76ème RI dans le secteur.

Achille a donc été tué dans des circonstances qui, comme l’emplacement de sa sépulture, demeurent inconnues. A-t-il été porté manquant le 16 lors de l’assaut initial et déclaré mort le 18 ? Le récit de son camarade, non daté par Augustine mais vraisemblablement en 1917, était-il véridique ? N’a-t-il pas « édulcoré » ou tout simplement confondu des dates et des faits une fois sorti de cet enfer ? Augustine m’a-t-elle rendu ce témoignage intact 60 ans plus tard ? Toujours est-il qu’officiellement Achille est porté disparu le 18 avril 1917 au combat de Juvincourt. Il laisse alors derrière lui, une jeune veuve d’à peine 30 ans, et trois filles dont ma grand-mère Marguerite qui n’a pas encore fêté ses 3 ans. Jamais aucune d’entre elles n’a évoqué l’annonce de sa mort devant moi.

Malgré le témoignage de ce camarade attestant avec certitude sa mort, l’absence de corps engendrera une situation singulière qui verra celle-ci reconnue par décision du tribunal administratif qu’en 1919. Est-ce qu’après l’armistice un travailleur chinois a retrouvé son corps ou des ossements pour les balancer pêle-mêle avec des centaines d’autres dans une charrette avant de les acheminer à l’ossuaire de la nécropole de Berry-au-Bac ? Nulle ne le sait. Ses restes reposent peut-être encore dans le sol argileux au sud de ce petit village de Juvincourt que j’ai visité pour la première en 1991 avec mon père. Mais derrière le récit du combat et de la mort, il restera à vivre pour Augustine et ses filles le deuil inachevé faute de corps et de tombe pour se recueillir. Fort des renseignements récupérés en 1994 auprès du Secrétariat aux Anciens Combattants, j’ai fini par me convaincre que ses restes reposent, anonymes, dans l’ossuaire de Berry-au-Bac où tant de ses camarades du 82ème RI sont inhumés. Le 11 novembre 1994, alors que j’effectuais mon Service Militaire, j’y ai emmené ma grand-mère Marguerite pour qu’elle pose ENFIN une couronne de fleurs sur ce qui est, peut-être, la dernière demeure de son papa.

Aujourd’hui, lorsque je vois se multiplier les exhumations « hasardeuses » sur toute l’ancienne ligne de front, je garde l’espoir qu’un jour, grâce à une photo d’Augustine, ou de ma grand-mère, conservée au-delà du temps dans son uniforme, un soc de labour viendra me rendre le corps de mon arrière-grand-père pour que je le porte en terre dans son village natal de Villeneuve-le-Comte.

SYLVAIN FERREIRA

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