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Un destin dans la guerre : Henri Moutenot, mort pour la France

Nous démarrons une nouvelle rubrique mensuelle sur notre portail web pour vous présenter le destin de soldats « anonymes » de la Grande Guerre. N’hésitez pas à nous envoyer vos témoignages avec des photos afin que nous puissions les publier. Aujourd’hui, nous revenons sur le destin d’Henri Moutenot, soldat du 146ème RI et originaire de Villeneuve-le-Comte (77), mon arrière-grand-oncle. Ce texte est extrait de mon prochain livre sur l’histoire de ma famille pendant la Grande Guerre « Les Moutenot-Favre, une famille meldoise en enfer ».

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« Henri est un peu l’enfant pauvre de mon histoire familiale. Ses parents n’entretenaient pas de très bons rapports avec mon arrière-grand-mère Augustine. Elle n’a donc pas récupéré de documents particuliers (lettres ou cartes postales) et seule la photo en médaillon sur la plaque au cimetière permet de mettre un visage sur le frère d’Achille. Son dossier militaire nous indique tout de même qu’il mesurait 1,77 m, qu’il était brun aux yeux bruns, qu’il était manœuvrier et qu’enfin il avait un degré d’instruction de 3 (moyen).

Le parcours d’Henri commence dès 1913 avec son service militaire : il est incorporé au 146ème RI au quartier Ney à Toul. C’est un régiment d’élite de l’armée française au sein de la célèbre de la division d’Acier (la 39ème DI) du 20ème Corps sous les ordres de Foch. Dès le 31 juillet 1914, alors que la guerre n’a pas commencé, le régiment prend part aux opérations de couverture de la frontière dans le secteur d’Haraucourt. Nul doute qu’Henri participe à ces opérations. L’arrivée des réservistes à partir du 3 août permet au régiment d’aligner son effectif complet.

Morhange et l’hécatombe lorraine

Les premiers combats ont lieu dès le 20 août à Chicourt (à l’ouest de Morhange). Le régiment essuie des pertes terribles que le JMO ne mentionne pas, le colonel Bérot, le chef de corps, est mortellement blessé. Il y a un blanc sur les opérations entre le 17 et le 21 août. Par déduction avec l’Historique du régiment on peut considérer, sans pouvoir détailler (blessés, morts, prisonniers ou disparus) que le 146ème a perdu plus de 2 500 hommes au cours des combats puisque le 25 août le relevé des effectifs n’enregistre que 1 650 h contre près de 3 200 le 3 août.

Henri a donc découvert très vite les horreurs des attaques mal préparées menées baïonnette au canon contre les Maxims allemandes.

Dès le 23 août 600 réservistes sont ventilés dans les bataillons pour combler les pertes, et au 1er septembre, l’effectif est de 2 300 h. Le régiment peut de nouveau prendre part aux combats. A noter que le 146ème RI est intégré au 20ème Corps d’Armée alors commandé jusqu’au 29 août 1914 par Ferdinand Foch.

Les premiers jours de septembre vont donner lieu à des combats acharnés autour d’Haraucourt. Les combats se déroulent sur des positions fixes, les unités du régiment se sont abritées dans des tranchées sommaires pour se protéger du feu permanent de l’artillerie lourde allemande. Il pleut de manière presque continue et les hommes découvrent l’enfer de la boue au fond de leurs tranchées de fortune, les vêtements sont trempés, maculés de boue. Des centaines de cadavres pourrissent dans l’intervalle entre les lignes tandis que des centaines de blessés agonisent souvent sans secours adéquat. Jusqu’au 11 septembre on se bat pour la prise d’Haraucourt dans ce qui préfigure déjà la guerre de positions qui va caractériser le reste de la guerre. Les positions allemandes ne sont conquises que parce qu’elles sont abandonnées volontairement par leurs occupants qui exécutent un mouvement de repli.

Le régiment est exsangue. Il ne reste que 1 510 h et 17 officiers lorsqu’il est enfin relevé le 13 septembre et renforcé par l’arrivée de 10 nouveaux officiers et 400 h).

La Somme

Le régiment quitte la Lorraine le 20 septembre par train direction la Picardie. Il débarque le 22 à Poix et fait route le 23 vers Rumigny. Une fois rassemblé, il exécute une série de marches qui l’amène 60 km plus à l’Est le 25 au matin pour se lancer à l’assaut de Fouquescourt. L’attaque initiale bien que soutenue par l’artillerie française est stoppée par le feu des mitrailleuses allemandes dont une logée dans le clocher de l’église du village. Le village est pris le lendemain parce qu’une fois encore, les Allemands l’ont abandonné dans la nuit. L’attaque se poursuit donc le 27 en direction de Fransart.

Le 29, l’ordre de relève atteint le régiment qui fait route sur Warvilliers. Les pertes ont encore été lourdes mais elles ne sont pas mentionnées dans le JMO.

Le 3 octobre, le 146ème est en position à Mailly-Maillet. Le 4, il s’avance jusqu’à Colinchamps pour préparer la défense du secteur Hébuterne/Puisieux. Les assauts allemands, toujours soutenus par de violents bombardements d’artillerie lourde, parviennent aux abords du village le 6 mais s’en pouvoir y pénétrer. 470 h arrivent en renfort pour combler les pertes, toujours absentes du JMO. Il faut attendre la date du 8 pour voir le détail de celles-ci enfin retranscrit à la fin de chaque journée.

Une fois la position d’Hébuterne sécurisée et aménagée, le régiment tente de progresser non sans difficulté vers Foncquevillers puis Hannescamps sur sa gauche tout en renforçant ses positions face à Gommecourt. Les combats s’installent jusqu’à la fin du mois dans ce secteur, le régiment est renforcé par l’arrivée successive de territoriaux. Les combats perdent en intensité, et seuls les tirs d’artillerie journaliers et quelques fusillades nocturnes rappellent les combattants à la réalité de la guerre.

Cette situation va durer jusqu’à la fin du mois d’octobre 1914.

Ypres et l’enfer de Flandres

Le 1er novembre au soir, le régiment est entièrement relevé de ses positions. Le 2, départ de Doullens en train pour les Flandres belges. Le 3, les bataillons débarquent en deux groupes à Steenwerck. Dans la soirée, les combattants sont transportés dans les bus londoniens réquisitionnés et conduits par des Anglais à destination d’Elveringhe au nord-ouest d’Ypres.

Kemmelberg

Vue sur le Mont Kemmel depuis les positions allemandes de Kruistraat Kabaret.

Le 6, le 146ème se porte à l’ouest du Mont-Kemmel par une marche de nuit qui démarre à 1h45 du matin. A 9h30 les bataillons sont en place pour… partir à l’assaut.

J’ai essayé d’imaginer ce matin gris du 6 novembre 1914 lorsqu’ils sont arrivés sur leurs positions de départ sur Lindenhoek. Quelle a dû être leur surprise lorsque les officiers ont désigné de la canne l’objectif de l’autre côté du glacis. Je les imagine épuisés, les épaules lacérées par les courroies de cuir du sac, hagards, hirsutes de cette nuit glacée sans sommeil à marcher des kilomètres pour aller mourir plus vite. Je sais qu’à ce moment il a déjà vu l’horreur en Lorraine en août, la folie dans la Somme en septembre et octobre. Il n’a que 23 ans mais c’est déjà un vétéran ; oui incontestablement sa survie fait désormais de lui un vétéran.

Le régiment part rangés en bataillons, en compagnies, certes, plus de sabre au clair ni de gants blancs, mais la garance des pantalons les désigne toujours de loin à l’horizon pour chaque mitrailleur allemand qui, comme eux, doit encore crever de trouille dans sa position boueuse, de peur que la mort industrielle distribuée aveuglément par sa Maxim ne suffise pas à lui éviter d’être transpercé par une Rosalie qui brille dans le soleil pâle de l’Automne au-dessus les têtes.

Les clairons ont-ils sonné ? Quelqu’un a-t-il encore eu la stupidité d’exhiber le drapeau régimentaire ? Toujours est-il que le 146ème s’est élancé sur cette épine surélevée de Flandre occidentale pour parcourir 2 kilomètres pour attaquer les tranchées allemandes. Les Krupps ont dû clairsemer les rangs les premiers, puis les Maxims, déchirant les chairs et les tissus dans le bruit effrayant des os qui craquent, des articulations qui cèdent sous l’impact de l’acier brûlant lancé à plein vitesse.

Combien de bonds vous a-t-il fallu pour atteindre les abords de Kruistraat ? Combien de fois t’es-tu étalé lourdement sur le sol pour laisser éclater l’orage au-dessus de ta tête ? As-tu achevé un jeune allemand de sa baïonnette une fois sur leurs positions ? As-tu senti la vie d’un autre homme se vider au bout de ton fusil devenu lance ? As-tu croisé son regard à l’heure de son dernier soupir tandis que tes yeux exorbités par la peur et la haine ne cherchaient qu’à venger tes camarades morts ? Combien as-tu vu de camarades se plier en avant, stoppés net par une balle en plein cœur ? Combien ?

On imagine l’état de fatigue des combattants. La ligne de départ est à Lindenhock, l’objectif à atteindre est le hameau de Kruistraat. L’attaque réussit à atteindre les haies et le petit bois de Kruistraat, mais le régiment a subi 246 pertes (aucun détail n’est donné sur leur répartition) ce qui doit représenter 10% environ de l’effectif initial. Pourtant la progression reprend les deux jours suivants sous le bombardement allemand et les contre-attaques locales.

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Voilà le paysage traversé par l’assaut du 146ème R.I le 6 novembre pour atteindre Kruistraat. Le terrain entièrement à découvert favorise incontestablement les défenseurs allemands.

Le 12 novembre, 266 hommes, pour la plupart des blessés de retour de convalescence, viennent renforcer le régiment et combler les pertes occasionnées par la dernière attaque.

A partir du 13, les tranchées prises aux Allemands sont renforcées et réaménagées. Le no man’s land ne faisant que 40 m par endroit, il est impossible d’installer des barbelés, les fantassins confectionnent des chevaux de frise qui sont jetés en avant des tranchées.

Le 17, les Anglais de la 14ème brigade relèvent le régiment sur ses positions. Les bataillons se dirigent alors à nouveau vers Elveringhe. Les conditions météo sont exécrables, le terrain commence à être détrempé par la pluie et les tranchées inondées. Pour ne rien arranger, le 19, il neige. Le commandement du Corps d’Armée prend des mesures pour préserver au mieux la santé des hommes dans de telles conditions. Les unités organisent une rotation des régiments comme suit : 2 jours en première ligne, deux jours en deuxième ligne et 2 jours en réserve. La première ligne est située juste au sud de Langemarck  dans le secteur dit des « Cuisiniers ».

Bois des cuisiniers

L’emplacement du bois des Cuisiniers aujourd’hui disparu.

Le 20 novembre au matin il a gelé. On imagine l’état des pauvres bougres sans abri et sans repos depuis leur arrivée dans le secteur. Avec les multiples déplacements du régiment depuis le début octobre et les combats intenses auxquels il a participé, Henri a-t-il des nouvelles de Villeneuve-le-Comte, de son frère, de ses parents ? Là encore impossible de répondre avec certitude mais le courrier ne doit pas facilement l’atteindre et il ne doit pas avoir eu beaucoup de temps pour écrire.

Le 22, les premiers cas de pieds gelés sont signalés. Les premiers effets pour supporter l’hiver moins difficilement parviennent aux soldats le 26 novembre… Ils proviennent de DONS. Cela en dit long sur l’état d’impréparation de l’armée française pour une guerre longue de positions. Les déboires logistiques de l’hiver 1870-71 ont vite été oubliés.

En raison des intempéries et de la nature marécageuse du terrain, les tranchées se remplissent sans cesse d’eau puis finissent pas s’ébouler. Même les claies et les fascines disposées sont rapidement submergées. Les conditions de vie des soldats sont catastrophiques et le nombre d’évacuations sanitaires augmente. Le 1er décembre, la tranchée de première ligne et les boyaux de communication sont jugés comme « inhabitables » par le JMO. D’autant qu’à l’eau envahissante et la boue s’ajoutent l’artillerie allemande (présence de tubes de 210mm) et les tireurs d’élite qui rendent la vie insupportable aux fantassins du 146ème. Une partie des tirs d’artillerie ennemie est en plus « guidée » après repérage aérien. Tout déplacement de jour est impossible, il faut attendre la tombée de la nuit pour acheminer ravitaillement et munitions, ainsi que la rotation des unités.

Le paysage lunaire et boueux connu des récits britanniques de Passchendaele en novembre 1917 est déjà l’objet des descriptions du JMO du 146ème. De multiples cratères d’obus remplis d’eau gênent considérablement les déplacements des unités entre les lignes et surtout lorsqu’il faut assurer les relèves de nuit.

Les premiers braseros pour faire du feu dans les tranchées toujours inondées ne parviennent à la troupe que le 8 décembre ainsi que des périscopes et des miroirs pour observer l’ennemi sans s’exposer aux tireurs d’élite. Le 9, le régiment est enfin relevé. On ne peut imaginer l’état d’épuisement moral, physique et nerveux des fantassins. L’ordre est même donné à la gendarmerie de réquisitionner des voitures pour acheminer les sacs des hommes vers l’arrière ! Il est placé en réserve du Corps d’Armée entre Elveringhe et Boesinghe. Le 11 décembre, 542 hommes arrivent en renforts dont 380 « bleus » issus de la classe 14.

Dans la nuit du 13 au 14, le régiment retourne en 1ère ligne. Henri a peut-être pu profiter de l’occasion de cette « pause » pour lire son courrier et écrire à ses parents et peut-être à Achille.

Les conditions climatiques sont toujours aussi mauvaises, le 18 décembre, le rédacteur du JMO constate que les pieds gelés et autres œdèmes liés au froid ont nécessité l’évacuation de 86 hommes en une seule journée comme après un « combat sérieux ».

La fin de l’année approche sans grand changement, de nouveaux renforts (467 hommes le 21 décembre) viennent compléter l’effectif tandis que la météo et l’artillerie allemande prélèvent quotidiennement.

1915 n’apporte rien de nouveau aux combattants. Les tranchées sont sans cesse inondées, les relèves se succèdent sans trop de difficulté. Les premiers réseaux de barbelés font leur apparition et l’artillerie allemande parfois suppléée par les mitrailleuses harcèle les premières lignes. Les temps de repos sont utilisés pour former les nouveaux arrivants, instruire les hommes sur les travaux de campagne (tranchées, pare éclats, boyaux…) mais aussi sur les mitrailleuses.

Tout au long du mois de janvier, les évacués sanitaires continuent par dizaine d’éclaircir les rangs. Parfois, il n’y a aucun mort ni blessé à déplorer uniquement des évacués sanitaires, jusqu’à 48 certains jours. A quel moment précis Henri a-t-il contracté la fièvre typhoïde dans cet abominable enfer ? Rien n’est mentionné dans son dossier ni sa fiche signalétique. Le JMO signale l’apparition de la fièvre à la date du 13 janvier et une partie des hommes est consignée à l’arrière.

Plusieurs opérations de vaccination sont mentionnées dans le JMO, mais elles ne sauveront pas Henri. Il meurt le 21 février 1915 à l’hôpital temporaire de Malo dans la commune de Leffrinckoucke. Il est probable que la nouvelle parviendra à ses parents quelques jours plus tard. Dans la correspondance retrouvée d’Achille et Augustine, il n’en est pas fait mention. Il est donc impossible de savoir quand Achille a su que son petit frère était mort. »

SYLVAIN FERREIRA

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